Le Letzigrund Stadium de Zurich : une piste magique
Qu'est ce qui est ovale, qui fait 400 m de circonférence et qui a vu, depuis 1924, 23 records du monde ?
La piste magique du stade d'athlétisme de Zurich.
Le premier record du monde sur cette piste fut l'uvre de l'Allemand Martin Lauer en 1959 sur 110m haies et le dernier appartient au coureur éthiopien Haile Gebresselassié qui sur 5000m inscrivit sur le tableau électronique du stade 12'41''24. Ce record fut établit le 13 août 1997 ; nuit magique au cours de laquelle le vieux stade du Letzingrund s'enflamma par trois fois à l'occasion de fabuleux records du monde.
Les débuts
Le premier meeting international de Zurich eu lieu le 12 août 1928, et vit notamment la victoire d'une des légendes de l'athlétisme, en la personne de Paavo Nurmi qui gagna le 5000m en 15'18''3 devant 3000 spectateurs. Pour que cet exploit rendu soit possible, il avait fallut que, quelques années auparavant, des hommes décident de faire vivre leur passion pour l'athlétisme.
Ce fut en 1924, que les premiers membres du club d'athlétisme de Zurich, fraîchement constitué, décidèrent de créer une piste d'athlétisme au Letzigrund Stadium. Deux années furent nécessaires à la construction de la piste. En 1928, le premier meeting international eu lieu, le dernier jour des jeux olympiques d'Amsterdam. Dans les années trente, il devient, pour beaucoup d'athlètes américains, le premier meeting de la saison. En effet, à cette époque beaucoup d'américains traversaient déjà l'atlantique pour courir à travers l'Europe.
En dépit de sa popularité déjà grande, ce n'est qu'au début des années 60 que ce meeting acquit le label de "piste magique". En 1959, Martin Lauer battit un premier record du monde sur cette piste (110m haies), et en 1960, l'Allemand Armin Hary devint le premier homme au monde à courir un 100m en 10'' (chronométrage manuel).
En 1968, eurent lieu les JO de Mexico, qui furent les premiers bénéficiant d'une piste synthétique. Cette même année, Zurich s'équipa aussi de ce matériau. En 1969, Willie Davenport porta, sur cette piste, le record du monde du 110m Haies à 13''2. Un an plus tard, ce fut à Rod Milburn d'abaisser ce record à 13''1.
L'expansion et la valse des records
Dans les années 70, la piste se dota de huit couloirs, et le club d'un nouveau président en la personne de Res Brugger. C'est à cette époque que le meeting pris une plus grande ampleur dans sa conception. En 1973, le budget s'éleva à 500000 francs et il fut décidé que le meeting aurait lieu de façon régulière toutes les années. Les sponsors firent leur entrée ; Res Brugger fut un des premiers organisateurs à introduire les panneaux publicitaires en Suisse. Hôtel haut standing, soins médicaux, primes tout était prévu pour le confort des athlètes.
En 1974, les organisateurs du Weltklasse Zurich (surnom du meeting) introduirent le chronométrage électronique et se battirent pour obtenir une réforme des règles restrictives de l'IAAF quant à l'organisation des réunions d'athlétisme.
Les conséquences des changements engendrés furent assez rapides. Le meeting devint très populaire autant chez les spectateurs que chez les athlètes. L'afflux de stars de l'athlétisme eu, entre autres conséquences, une multiplication des records du monde.
Si un seul record fut battu à Zurich lors d'un concours (Faina Melnik (URSS) lança en 1975, le disque à 70m20), ils tombèrent en demi-fond.
En 1975, Sebastian Coe réalisa 3'32''03 sur 1500m. L'année suivante Tatiana Kasankina établit un nouveau record féminin du 1500m en 3'52''47. Ce record résista 13 ans.
L'année 1981 vit deux records du Monde. Le Britannique Coe, alors au sommet de sa forme, courut le Mile en 3'48''53. Une demi-heure auparavant Rénaldo Nehémia avait enflammé le public en devenant le premier homme à passer sous la barre des 13" au 110m haies (12"93).
1984 ne vit qu'un seul record du monde -sur 100m féminin cette fois-ci-. Il fut l'uvre de Evelyn Ashford (USA) qui opposée à sa rivale Marlies Goehr (GDR) réalisa 10''76.
Un an plus tard, sa compatriote Mary Decker, courut le mile en 4'16''71.
En 1988, un autre américain fit parler la poudre, cette fois-ci, sur le tour de piste. Harry Butch Reynolds battit le "vieux" record du 400m de Lee Evans (USA, 1968), l'abaissant de 43''86 à 43''29. Durant cette même soirée le sprint fut encore à l'honneur, sur 100m, Carl Lewis (USA) battit à la fois Ben Johnson (CAN) et le record du monde du 100m (9''93), performance qui ne fut homologuée que suite à l'annulation des temps de Johnson pour dopage (affaire des JO de Séoul).
Quant il s'agit de records à Zurich, les années se suivent et se ressemblent. 1989 fut celle de Roger Kingdom (USA) qui sur 110m haies réalisa 12''92. Petit break en 1990, puis reprise de la chasse aux records en 1991 ; avec un quatuor de sprinters américains (Marsh, Burrel, Mitchell, Lewis) qui sur 4X100m amenèrent le témoin en 37''67 du départ à l'arrivée. Ce fut là, le dernier record du monde en sprint.
En 1992, le demi-fond pris ancrage au Letzigrund. Moses Kiptanui en bon soldat qu'il est, sonna la charge sur 3000m steeple en réalisant 8'02''08. Trois ans plus tard, on prend les mêmes et on recommence, avec à l'arrivée un temps magique de 7'59''18. Kiptanui devient ainsi le premier homme à courir un 3000m steeple en moins de 8 minutes. En point d'orgue de cette même soirée, un autre militaire, éthiopien celui-ci, abaissa de 11 secondes le record du monde du 5000m. Haile Gebresselasié courut la distance en 12'44''39.
Parité oblige, 1996 vit le record du monde féminin du mile tomber sur cette piste magique. Svetlana Masterkova mit 4'12''56 pour parcourir les 1608m. Il s'agissait là, du 20ème record du monde battu à Zurich.
L'année 1997 fut prolixe. Coup sur coup, tombèrent les records masculins du 3000m steeple, du 800m et du 5000m. Nous reviendrons sur cette soirée historique.
Outre tous ces records, la piste a vu défiler sur son tartan les plus grands athlètes tels que Irena Szewinska, Valery Borsov, Alberto Juantorena, Mike Boit, Henry Rono, Saïd Aouita, Noureddine Morceli, Sergey Bubka ou Merlene Ottey. Chaque année le meeting est un condensé de tout ce qui se fait de mieux au niveau mondial. En une soirée est offert aux spectateurs l'équivalent de finales olympiques. Même lorsque les records ne tombent pas, le public est sûr d'assister à une moisson de meilleures performances mondiales de l'année.
La venue d'un tel plateau a été rendu possible par la mise en place d'une organisation spécifique à ce meeting.
Organisation et finances
En 1983, se crée la " Verein fur Groosveranstaltungen VfG LCZ ", qui regroupe 14 membres actifs, et qui s'occupe à temps plein de l'organisation de cet événement. Très vite le budget passe à plus de 4 millions de francs, puis à 8 millions en 1987.
Avec la création de la "Golden Four" le meeting prend encore plus d'ampleur. La golden Four regroupe quatre meetings : Zurich, Oslo, Bruxelles et Berlin. Les athlètes qui gagnent leurs épreuves respectives lors de ces quatre compétitions se partagent 20 lingots d'or.
Argent, stars, sponsors : le trio est lancé. Les droits de télévision suivent le mouvement avec 132 chaînes qui diffusent le meeting à travers le monde. En 1998, la golden Four, se transforme en Golden League. Les meetings de Rome, Monaco et Paris s'ajoutent aux 4 précédents. Le principe reste le même et la cagnotte à se partager est de 1 million de dollars ..
Mais assez parlé d'argent, revenons à des considérations plus sportives.
Letzigrund, le 13 août 1997
Le Letzigrund n'est pas un stade imposant en matière de capacité d'accueil des spectateurs. Le long des lignes droites se trouvent des places assises, alors que dans les virages, les spectateurs sont debout, serrés comme des sardines. Toutes les tribunes sont couvertes, ce qui a tendance à amplifier les clameurs du public et à créer une ambiance unique.
Le décor est planté, une soirée mémorable va commencer. Nous sommes le 13 août 1997.
1500 m Comme à l'accoutumée, sont réunis ce soir là, les meilleurs athlètes mondiaux dans presque toutes les disciplines. Le demi-fond n'échappe pas à la règle. Sur chaque distance, un ou plusieurs lièvres ont été prévus. Le 1500m série B, donne le ton de la soirée. En 3'34''54 ; le Kenyan Ngeny bat le record du monde junior. Le public se chauffe. Entrent alors sur la piste les coureurs de la série A du 1500m. Au départ se trouvent El Guerrouj, Cacho, Morcelli, Nyongabo pour ne citer qu'eux.
Dès le départ le train s'emballe. Le premier tour de piste est effectué en 53''55. Le passage aux 800m se fait en 1'50''03. Aux 1200m, le lièvre s'écarte, El Guerrouj prend la tête. A 200m de l'arrivée, l'Espagnol Cacho attaque, passe Nyongabo et se lance à la poursuite de El Guerrouj. Dernière ligne droite, les deux hommes sont côte à côte. Cacho remonte son adversaire pour finalement échouer à 4 centièmes de secondes. El Guerrouj : 3'28''91 ; Cacho : 3'28''95 ; Niyongabo : 3'29''43. Dans une même course, trois hommes sont passés sous les 3'30, du jamais vu. El Guerrouj établit une nouvelle performance mondiale de l'année avec un record du Maroc à la clef, Cacho bat le "vieux" record d'Europe qui appartenait à Cram depuis1985 et Niyongabo s'octroie le record du Burundi. Pas de jaloux !
Les cris des spectateurs fusent de toutes parts ; du premier au dernier coureur sur la piste, l'enthousiasme ne faiblit pas, bien au contraire !
3000m steeple Vint alors le 3000m steeple. Au départ se trouvent une armada de kenyans avec à leur tête Kiptanui, recordman du monde en titre et Wilson Boit Kipketer, champion du monde quelques jours plus tôt à Athènes. Dès le départ le ton est donné, passage aux 400m en 62'', cela va vite, très vite. Emmené par Barmao (Ken), les coureurs passent au 1000m en 2'39''12. Kiptanui prend alors les devants pour emmener son petit monde, bien réduit certes, en 5'21''40 aux 2000m. Les athlètes sont dans les temps du record du monde. Comme un seul homme, le public encourage tous les coureurs, et une ovation suit la tête de course. Pas un seul mètre qui ne se court sans une clameur d'encouragement. Au passage à la cloche, Wilson Boit accélère d'un coup net et prend quelques mètres à ses poursuivants. Seule l'acclamation du public réussie à le suivre et à le porter dans son dernier tour. Lorsqu'il passe la ligne d'arrivée, une formidable clameur envahie le stade. En 7'59''08, Wilson Boit bat de un dixième de seconde le temps réalisé par Kiptanui, deux années plus tôt sur cette même piste. Et un record du Monde, un !
Ce soir là, il fait très beau, la température est douce, idéale pour les courses. Le ciel clair laisse deviner les étoiles, celle de Wilson Boit Kipketer brille déjà bien haut, mais il reste encore de la place à ses cotés.
800m Il s'appelle Kipketer lui aussi, mais est danois d'adoption et règne depuis quelques saisons sur le 800m. Double champion du Monde de la distance, il a égalé le record du Monde de Sebastian Coe le 7 juillet de cette année. Il est en très grande forme.
Collé aux pointes du lièvre chargé de l'emmener le plus loin possible, vers un potentiel record du Monde, il passe au 400m en 48''10 !! Lancé seul dans le dernier tour de piste, il se bat contre le chronomètre avec l'aide d'un public en folie. D'une foulée incroyable de relâchement il clôture ce second 400m en 53''14, ce qui additionné au précédent donne 1'41''24, nouveau record du Monde. Fabuleux !
5000m Le public n'a pas le temps de se remettre de ses émotions que les coureurs du 5000m, dernière course de la soirée, se présentent au départ. La troupe kenyane emmenée par Daniel Komen est face à l'Ethiopien Gebresselassie accompagné de ses sergents. Premier mille emmené par le Français Behar en 2'33''64. Le peloton est encore relativement compact, les deux favoris sont tranquillement installés à la corde. Le rythme ne baisse pas : 2000m en 5'06''11 sous l'impulsion de Komen. Relayé par ces compatriotes, qui maintiennent un rythme d'enfer, il accomplit un 3000m ultra-rapide (7'38''07). Les coureurs sont en avance de 4 secondes sur le record du monde. Derrière les dégâts sont importants. Bientôt, ils ne sont plus que trois en tête : Komen suivit comme son ombre par Gebresselassie et Paul Tergat, le multiple champion du monde de cross. Komen poursuit son effort, acclamé par le public qui sent qu'un troisième record du monde n'est pas loin. Au 4000m, Komen est toujours en tête devant Gebresselassie, avec 3 secondes d'avance sur le record du monde. A 300m de l'arrivée, Gebresselassie place un démarrage foudroyant et s'élance dans un sprint digne d'un coureur de 1500m. Il finit son dernier tour en 55''4 pour s'octroyer dans une clameur étourdissante le record du monde du 5000m en 12'41''86. Une troisième étoile étincelante a pris place dans le ciel magique de cette nuit helvétique.