Je n'ai pas rencontré un entraîneur formé et diplômé On s'entraînait en écoutant le copain et en l'imitant.
Dans les petits clubs de la région, animés par des bénévoles ou d'anciens coureurs on ne savait rien de l'entraînement des Champions de l'époque.
Deux soirées par semaine étaient - en Province et pour les sans grade - un maximum. A ces deux entraînements s'ajoutait la compétition du dimanche car les compétitions se déroulaient uniquement le dimanche.
Hors des villes, l'athlétisme n'était pas connu. Il fallait aller au lycée pour le pratiquer avec l'OSSU ou habiter pas trop loin d'un club. Les moyens individuels de déplacement n'existaient pas comme aujourd'hui.
Moi, j'avais entrevu la course à pied d'abord à Baume les Dames **. Il arrivait que lors des tournois de foot, on organise un 1500 mètres autour de la pelouse, virage au cordeau au ras du poteau de corner.
Il y avait aussi - dans les campagnes - les courses du 14 juillet, montées le plus souvent par l'instituteur. On faisait le tour du village
En matière d'entraînement, on courait dans les champs, dans les bois, parfois sur la route et sur le terrain de foot car les stades équipés de cendrées étaient rares.
Faute d'entraîneur qualifié, on ignorait l'échauffement. Nous partions au galop du début à la fin. Le coureur de 1500 pendant 1500 m, le coureur de 10 000 durant 10 km. Sur la fin on accélérait et cela se terminait au sprint.
Des prix, il y en avait quelquefois, plus en cross que sur la piste. On gagnait une bouteille de vin ou de goutte ici, un objet quelconque (vase, timbale ) là...
Dans les courses sur route, on gagnait quelques produits de l'industrie du secteur : cancoillotte à Baume les Dames, cuillères et fourchettes à Quingey (fabrique de couverts), lots de pipes à Saint Claude, objets en corne à Oyonnax, bouteille de vin au Tour d'Arbois, gruyère au Tour de Poligny.
En course, on rencontrait déjà des marocains ; c'étaient ceux des régiments de Tirailleurs.
Puis vint le temps de l'occupation
Fin 1940, le sport est délaissé. Beaucoup de sportifs et surtout de dirigeants sont prisonniers. Les terrains sont détériorés par les camions et autres engins des troupes allemandes. Les rassemblements de personnes sont interdits ; le couvre-feu tombe tôt le soir. Et puis, personne n'a le cur à faire du sport, sauf quelques acharnés.
Les trains ne fonctionnent pas partout, les voies sont coupées, les ponts détruits par les bombardements ou par nos troupes pour retarder l'avancée allemande. Enfin, les véhicules à moteur ne sont pas encore équipés au gazogène ; ce carburant qui va bientôt permettre - à ceux qui possèdent encore un véhicule - de circuler.
En 1941, le sport reprend ses droits. Le Brevet Sportif Populaire (BSP) est devenu obligatoire. Par exemple, pour obtenir une licence de sport collectif, il faut subir les épreuves du B.S.P sous le contrôle des fonctionnaires de Jeunesse et Sport ou de leurs délégués.
Les compétitions d'athlétisme ont repris. Elles se déroulent le samedi pour la bonne raison que les rares trains du PLM sont interdits au trafic voyageurs le dimanche. Ce jour de la semaine, ils sont réservés au transport des troupes et du matériel Allemand.
A cette époque, les Championnats de Franche-Comté avaient lieu à Besançon à "La femme sans tête", route de Gray, tout près du stade d'athlétisme actuel. Ils rassemblaient des pelotons très fournis par rapport à aujourd'hui. La bas, c'était encore la campagne avec des champs et des pâtures à perte de vue ; aujourd'hui c'est au cur de la ville...
Je me souviens avoir vu des courses féminines. A cette époque, sur piste, la distance maximum autorisée pour les femmes était le 800 mètres.
Au niveau de l'entraînement, on en restait à deux séances par semaine. Les plus forts étaient évidemment ceux qui bénéficiaient de conseils d'entraîneurs dans les clubs de Besançon, Sochaux, Dole ou Gray. Quelques esseulés - en provenance de la campagne - leur tenaient tête parfois.
A côté des meetings Bisontins, Dolois ou Lédoniens *** où l'on courait pour la seule performance, il y avait, dans certains villages, (Sellières, Rurey, Arc et Senans), des petites réunions où l'on courait autour du terrain de football. C'était l'occasion de ramener la chose la plus précieuse : ici, une livre de beurre, là un kilo de Gruyère, des oeufs ou un gâteau de ménage.
Très peu de gens et d'athlètes mangeaient véritablement "à leur faim". Le ravitaillement était terriblement rationné. Les soirées d'entraînement étaient souvent remplacées par des excursions parfois lointaines dans les fermes pour ramener un peu de farine ou quelques ufs. Le sportif échangeait le tabac du ravitaillement contre de quoi manger.
On avait peu de nouvelles. les journaux étaient plutôt réduits et on annonçait les résultats du Championnat de cross sur 3 lignes pas plus.
1944, après le débarquement allié
..., les déplacements restent difficiles.
Beaucoup de sportifs sont au Maquis puis dans les troupes de libération.
Le Brevet Sportif Populaire - invention du colonel Pascot membre du gouvernement Pétain - est aboli. Les compétitions se multiplient. On sent un nouvel élan. On parle de sport d'entreprise.
L'U.S.E.P. est relancée dans les Ecoles primaires. Les heures de sport sont à la hausse dans les Lycées et Collèges. A Besançon, le CREPS est installé. Les meilleurs athlètes peuvent même profiter des rares stages. Mais on y travaillait plutôt l'hébertisme que la véritable technique athlétique.
Il faut attendre encore quelques années pour que des stages d'entraîneurs soient instaurés. En matière de demi-fond, je dois dire que je n'y ai rien appris ; faute d'entraîneur spécialisé et qualifié.
Tout était comme avant. On se contentait de recommander au coureur de 1500 de s'entraîner sur la distance, au coureur de 10 000 mètres de se taper un 10 000.
A l'Institut National du Sport - où j'ai été un des premiers stagiaires élève-entraîneur d'une nouvelle politique de formation (1947/48) - on abordait peu le demi-fond. On ignorait encore l'interval training et le suivi médical s'intéressait seulement aux claquages ou autres élongations.
Sur le plan international, Zatopek accédait au sommet de la hiérarchie. Je me souviens avoir lu qu'il faisait 10x400m à l'entraînement. Sachant cela, avec d'autres coureurs, nous nous sommes rendus sur le stade de Besançon. J'ai fait un premier 400m à fond. A l'arrivée j'étais sur le ventre. Impossible de continuer la séance. Plus tard, nous avons appris que Zatopek ne faisait pas 10 mais 20x400m et qu'il ne les faisait pas à fond mais en 1'12" !
L'entraînement par interval Training donnait de plus en plus de résultats. Un entraînement venu d'Allemagne
C'est en 1952
... que j'ai rencontré, à Fribourg, le fameux entraîneur Gerschler auprès de qui j'ai appris l'interval training. Aujourd'hui, 45 à 50 ans après on parle de travail de VMA. A cette époque, on voulait - en France - ignorer l'interval training de Gerschler. On le critiquait vertement. Certains appelaient cela du fractionné
Pour ma part, j'allais "chez Gerschler" 2 fois par mois. Je l'ai vu entraîner des athlètes comme Gordon Pirie et d'autres. Ils préparaient les JO en courant 10 à 15 fois 300m en 48" avec une récupération trottinée sur 100m (le virage). C'était en mars. La période de développement (selon le langage d'aujourd'hui) pour ces athlètes. La veille et le lendemain c'était la séance d'endurance en Forêt Noire.
En mai, on abordait, le fractionné (le spécifique d'aujourd'hui). Pour Pirie, c'était des séries de 1000m et plus. Pour Barrios - le petit coureur espagnol de 800 - c'était des 200, 300, 400, 500 ou 600m. La récupération était basée sur le retour du pouls à 120 pulsations ; une formule qui a été adoptée plus tard en France et gardée durant bien trop longtemps, comme celle de l'entraînement en "endurance fondamentale".
Quand on étudie l'entraînement actuel de demi fond et du fond avec la VMA, le spécifique, on s'aperçoit que l'on n'a rien inventé. Gerschler pratiquait tout cela. Pendant ce temps, ailleurs, on en était encore aux longues séances d'endurance et au fartleck réalisé sans grande méthode.
Pour résumer, avant 1945, je n'ai pas connu d'entraîneurs ni bénéficié de stage.
On entendait parler de quelques entraîneurs des grands clubs Parisiens mais on ignorait comment ils opéraient. Il n'y avait pas de Presse décrivant cela.
Dans les années 60 à 70
On a adopté l'Interval training. Pour déterminer l'allure, on se basait sur la vitesse du coureur et on appliquait des pourcentages variant en fonction de la période de l'année. Par exemple, pour un coureur de fond valant 28" au 200m ; en novembre, on lui faisait courir des séries de 200 à 80 % soit 35" pour aller progressivement vers les 90% (31" environ) au printemps lors de la période de pré-compétition. La méthode était la même pour les distances allant jusqu'à 4 ou 500m.
Pour les distances de 1500 à 5000m, on pratiquait déjà des séances de rythme (aujourd'hui spécifique) avec des récupérations importantes entre les courses.
On ignorait la PPG (Préparation Physique Générale). On faisait une sorte d'Education physique : marche avec déroulement du pied, lancers de bras verticaux et horizontaux, circumductions du bassin, du tronc, flexions du tronc vers l'avant et latéralement, lancers de jambes en avant et en arrière avec l'inévitable et dangereux cambré du dos, longues séries de montées de genoux, talons-fesses Tout cela dehors lors de l'échauffement.
On ignorait les étirements mais on pratiquait déjà le retour au calme trottiné en fin de séance.
Michel Jazy, lui, a été le premier à se confier à un kiné pour le renforcement musculaire et les assouplissements. Tous les autres athlètes n'avaient pas les moyens nécessaires.
Au niveau des récupérations, on trottinait sur la distance parcourue dans l'interval training. Par exemple, on faisait des séries de 200 en 32" et on prenait environ 55" pour récupérer sur la même distance. Certains entraîneurs préconisaient encore la récupération en marchant. C'était l'époque on l'on arrêtait le coureur pour "prendre son pouls".
Déjà en 1968, j'avais cherché à réduire la récupération... ce qui m'avait valu quelques critiques dans les stages de formation d'entraîneurs que je dirigeais. Mais cela marchait ! Aujourd'hui on réduit encore cette récupération.
La VMA : dans les années 60 à 75 on ignorait cette formule, ainsi que celle de la VO2. L'entraîneur n'avait pas les moyens d'investigation d'aujourd'hui et ne pouvait compter que sur son flair et surtout sur ses convictions personnelles en matière d'entraînement.
Dans ces années, les courses sur route n'étaient pas encore à la mode. Les saisons étaient bien établies ce qui permettait - en automne comme au printemps - des petites coupures pour se refaire une santé ou améliorer ses points faibles. L'entraînement de demi-fond était plus facile à organiser que maintenant.
Les valeurs morales
Jusqu'à ces dernières années, ce que l'on appelle l'esprit club dominait. Il est vrai que durant quelques décades, les meetings d'athlétisme ont donné lieu à des Challenges qui mobilisaient tous
les équipiers.
Aujourd'hui où seule compte la performance individuelle, la formule a disparu. Heureusement, il reste les interclubs et les classements par équipe (cross, 10 km, semi-marathon, marathon, ekiden, 100km). Il me semble important de penser aux "seconds plans" d'une équipe.
Les questions d'argent On a connu les coupes et les prix "en nature" - services de table, transistors à leur arrivée sur le marché, frigos En réalité, le champion "vendait" sur place son prix. Je me souviens d'une cuisinière électrique gagnée par J. Boxberger dans la région Parisienne. Il a fallu qu'on la remette dans son emballage et qu'on l'expédie à la gare la plus proche en direction de Montbéliard.
L'argent existait depuis longtemps dans les meetings mais cela ne concernait que les "grands".
C'est "la route" qui a amené l'argent d'une façon plus étendue. Les courses sur route trouvent plus facilement des aides financières que l'athlétisme sur piste.
Après une période de vaches grasses - avec des primes importantes, devenues imposables par l'URSAF - on assiste à un recul des gains. Les primes de départ sont devenues rares. On se contente de prix en argent dans les moyennes et grandes courses. Dans les petites épreuves, la tendance reste aux prix en Nature.
Tout cela à fait que l'état d'esprit a évolué. Le club compte moins. On s'inquiète d'avantage du prix à gagner.
* Gaston Prétot est entraîneur au club du FC Sochaux-Montbéliard. D'abord athlète, il entraîna ensuite de nombreux coureurs dont certains qualifiés aux Jeux Olympiques comme Chauvelot (sprint), Sanchez (800m), Nicolas (800-1500) ou J. Boxberger (du 1500 au marathon). Plusieurs fois championne de France de cross country et de demi-fond des clubs, l'équipe de demi-fond du FC Sochaux a été - en France - une référence durant les années 70.
** Baume les Dames est une commune de la région de Franche-Comté (région située dans l'est de la France). De nombreux noms de villes et de villages rapportés dans cet article renvoient à la Franche-Comté, région natale de Gaston Prétot.
*** Bisontins, Dolois ou Lédoniens : bisontins = de Besançon (préfecture du département du Doubs), dolois = de Dole (sous-préfecture du département du Jura), Lédonien = de Lons le Saunier (préfecture du département du Jura).
Entre autres activités, Gaston Prétot a été la cheville ouvrière d'une course qui au fil des années a acquis une stature internationale. Retrouvez le
site du semi-marathon LE LION.