dopage - puis vient l'EPO
   
6 Puis vint l'EPO et ses acolytes : transporter les gaz

Toutes les méthodes permettant d'accroître les capacités de l'organisme à extraire l'oxygène et le transporter jusqu'aux muscles sont susceptibles d'améliorer les performances dans les sports de durée.
Historiquement, un des premiers moyens utilisé est l'autotransfusion de sang.

6.1 L'autotransfusion

Les premiers essais consistant à prélever du sang à une personne pour lui réinjecter par la suite, ont été mis sur pied dans les années d'après guerre (1947) par l'armée américaine. Toutefois, la technique a été réellement affinée en 1972 par le professeur Ekblom B de l'institut de physiologie de la performance de l'école suédoise de sport à Stockholm. Elle consiste à prélever du sang à l'athlète pour lui réinjecter quelque temps avant la compétition.
Pendant l'entraînement, le staff médical prélève environ 1l de sang. Ce dernier est alors conservé selon un protocole assez rigoureux. Dans la semaine qui précède la compétition, les globules sont retransfusés à l'athlète. Pourvu de davantage de globules rouges, donc de possibilités accrues de transport d'oxygène, ce dernier présente, en moyenne, une élévation de ses performances de l'ordre de 10 à 20%. Les effets se prolongeraient pendant deux semaines. Une étude publiée en 1987 faisait état d'une amélioration des temps de une minute sur un 10 000m chez des coureurs de bon niveau.
Les risques d'une telle pratique sont une réaction de destruction des hématies (globules rouges), la survenue d'infections et un accroissement de la viscosité sanguine pouvant être à l'origine de problèmes cardiaques.
Les problèmes de conservation et les risques encourus lors de la transfusion ont limité la prolifération de cette méthode de dopage. Il n'empêche que toute une génération de spécialistes d'endurance ont "bénéficié" de ses effets. Parmi les athlètes suspectés citons le champion olympique spécialiste des 5000 et 10 000m, Lasse Viren ; l'Italien champion du monde de cross Alberto Cova, le cycliste Francesco Moser (les deux derniers athlètes étaient entraînés par le même professeur Conconi qui fut par ailleurs responsable de la lutte antidopage en Italie !). Si ces sportifs n'ont jamais confirmé les faits, d'autres comme le Russe Antipov (10 000m), les Finlandais Leppilampi (3000m steeple) et Maaninka (5000-10 000) ont avoué avoir pratiqué cette méthode.

Si l'autotransfusion a été la star des années 70, à l'époque, une autre technique destinée notamment à améliorer l'oxygénation de l'organisme sévissait depuis une vingtaine d'années.

6.2 Des grossesses d'Etat

Depuis les années 50, plus d'un tiers des athlètes féminines de certains pays de l'Est notamment auraient été enceintes. Ce taux est bien supérieur à celui trouvé dans le reste de la population. Et pourtant, les sportives ne font pas plus d'enfants que leurs homologues sédentaires.
Fin des années 80, l'affaire de nombreuses fois pressentie et évoquée durant 40 ans explose au grand jour. Des entraîneurs engrossaient des athlètes puis les faisaient avorter afin de profiter des effets physiologiques liés à la grossesse. Les sportives pratiquant les activités d'endurance étaient les plus concernées.

Les effets de la grossesse sont proches de ceux engendrés par l'entraînement de durée. Le cœur augmente de volume, la quantité d'hémoglobine (pigment assurant le transport de l'oxygène) est accrue, la ventilation est quasiment multipliée par deux. La consommation maximale d'oxygène de l'organisme peut être augmentée de 10 à 30%.

Afin de bénéficier de tous ces avantages sans avoir à subir le désagrément d'une prise de poids exagérée, la grossesse était interrompue après 3 à 6 mois.
Bien évidemment, tous les cas de sportives enceintes ayant accomplit des exploits ne relèvent pas du dopage. Rappelons à ceux qui en douteraient, que la grossesse est un phénomène on ne peut plus naturel.

Les deux méthodes dont nous venons de parler (autotransfusion et grossesse) ont, sans aucun doute, été avantageusement associées à l'utilisation de substances facilitant, elles aussi, la captation des gaz de l'environnement et leur transport dans l'organisme.

6.3 Quelques substances pour activer la respiration et la circulation

La Pentoxifyline
Apparentée aux dérivés des venins de serpents, la Pentoxifyline a été mise sur le marché en 1972.
Son action sur le transport des gaz est avant tout périphérique.
A proximité des fibres musculaires, la progression des globules rouges peut être entravée voir stoppée. Ils peuvent, en effet, avoir à passer par des capillaires (petits vaisseaux) dont le diamètre est inférieur au leur.
La Pentoxifyline tend à accroître les capacités de déformation des globules rouges. Capables de se déformer plus facilement, ils peuvent progresser à travers les capillaires en question et ainsi contribuer à augmenter la circulation donc la libération d'oxygène à proximité des fibres musculaires.
Ce produit est tout à fait complémentaire de la technique de l'autotransfusion dans la mesure où il contribue à réduire la viscosité du sang. Nous verrons que cette propriété peut aussi s'avérer intéressante dans le cadre d'un autre type de dopage destiné à augmenter le taux de globules rouges dans le sang.
L'utilisation de ce produit est d'autant plus intéressante pour les dopeurs qu'il n'est absolument pas recherché par les contrôles. Le médicament utilisé par les sportifs a pour nom le Torental.
Les quelques effets secondaires notifiés dans le cadre d'utilisations à des doses thérapeutiques sont des troubles digestifs (diarrhées, vomissements) et de rares cas de vertige.

Pentétrazol (nom commercial : Cardiozol), bêta-agonistes…
Les substances citées ont des effets sur la respiration (captation de l'oxygène), la circulation (transport) et l'utilisation de l'oxygène par l'organisme. L'objectif attendu est bien évidemment une amélioration de la performance aérobie mais aussi une moindre perception des effets de la fatigue.
Selon les cas, parmi les risques encourus citons des altérations des structures organiques (élévation des oxydations) ainsi qu'un dépassement des capacités fonctionnelles du cœur notamment (collapsus).

Des hormones thyroïdiennes
La thyroïde est une petite glande située à la base du cou intervenant dans de nombreuses régulations corporelles. La plupart des hormones qu'elle secrète ont des actions sur le transport et l'utilisation de l'oxygène, la "consommation" des graisses. Dans le milieu sportif, elles sont généralement utilisées pour augmenter l'efficacité du transport d'oxygène et pour renforcer l'efficacité de l'action des hormones anabolisantes.
Revers de la médaille, elles accroissent les risques de maladies cardiaques et peuvent provoquer des problèmes digestifs, des vertiges, des fièvres…. Ces problèmes peuvent être d'autant plus prégnants que les contrôles (qu'ils soient fait par les dopeurs ou les anti-dopeurs) sont rendus totalement inefficaces par les fluctuations permanentes des taux de ces hormones. Dernière précision, les hormones thyroïdiennes ne font pas partie des produits interdits par les instances sportives fédérales.

Si les substances dont nous venons de parler ont pu et peuvent encore aider à la performance dans les activités d'endurance, aucune n'a connu la "gloire" de celle dont nous allons parler à présent.

6.4 EPO

EPO pour erythropoïétine (du grec eruthros signifiant rouge et poïesis signifiant produire, créer). L'EPO est une hormone protéique habituellement produite par le rein. De ce lieu de sécrétion, elle migre dans la moelle des os où elle stimule la production des érythrocytes (globules rouges).
Utilisée en thérapeutique pour le traitement des anémies, son "ingestion" permet à un individu sain d'augmenter le nombre de ses globules rouges donc sa capacité à transporter l'oxygène jusqu'aux muscles. On comprend l'intérêt majeur que cette hormone peut revêtir pour les spécialités d'endurance.
En 1987, avant même d'être mise sur le marché (période d'expérimentations cliniques), alors qu'elle vient tout juste d'être synthétisée par génie génétique de l'hormone naturelle, l'EPO apparaît dans le milieu du sport de haut-niveau.

Depuis cette date et jusqu'à aujourd'hui, l'EPO a été plébiscitée par les sportifs pratiquant les activités d'endurance. Cet engouement s'explique par une efficacité ressentie par les sportifs ("sentiment d'avoir un turbo") et prouvée par de nombreuses expérimentations scientifiques.
Le médecin suédois, Bjorn Ekblom, celui là même qui avait mis au moins la technique de l'autotransfusion, fut un des premiers scientifiques à prouver l'efficacité de l'EPO. L'amélioration trouvée au niveau de la performance était de l'ordre de 10% en trois semaines. Depuis, ce chiffre a été confirmé plusieurs fois. Après 6 semaines de traitement, l'augmentation de la consommation d'oxygène serait de 8% et celle de la performance de 16%.
Le fameux Ekblom a même été jusqu'à comparer l'utilisation d'EPO avec l'autotransfusion pour trouver que dans les deux cas la hausse de VO2max est comparable.
Même si tel est effectivement le cas, l'utilisation d'EPO présente de multiples avantages sur l'autotransfusion :
la méthodologie des injections est infiniment plus simple
les injections peuvent être répétées à intervalles contrôlés et adaptées en fonction des réactions du sportif.
l'hormone disparaît rapidement du sang (en 48h les taux sont revenus à la normale) alors que ses effets se prolongent plusieurs semaines. Remarquons que ce simple constat rend dérisoire toute tentative de contrôle sanguin direct lors des compétitions.

Ces prérogatives ont contribué à faire de l'EPO, le produit des sports de durée. Aux dires de certains spécialistes, c'est le processus d'entraînement en entier qui serait géré à partir de l'EPO et de l'évolution du taux de globules rouges qu'elle engendre. Chez un sujet lambda le taux d'hématocrite (% exprimant la concentration des globules rouges dans le sang) se situe dans une fourchette comprise entre 40 et 50% (un peu moins pour une femme). Une première période de prise d'EPO amène ce taux aux alentours de 50-55%. Un entraînement de type longues sorties à allures modérées est effectué conjointement. Dans un deuxième temps, la prise d'EPO amène l'hématocrite aux alentours de 55-60% ; l'entraînement fractionné peut alors donner toute sa mesure.

Si nous reprenons notre planification du parfait dopeur, nous obtenons un programme du type :
période 1 : produits anabolisants
période 2 : corticoïdes
période 3 : hormone de croissance et IGF-1
période 4 : EPO
Bien évidemment toutes les variations sont possibles, tous les "cocktails" sont envisageables autour de cette base incertaine.

Mais revenons à l'EPO. Là encore, s'agissant d'une hormone, son utilisation n'est pas sans dangers pour le sportif.
Tout d'abord, signalons que sa prise doit être couplée avec celle de fer qui entre dans la composition de l'hémoglobine (le pigment transporteur d'oxygène) contenu dans les globules rouges. Etant donné que les doses sont données de manière empirique (pour ne pas dire farfelues) de nombreux cas de surdosage en fer ont été détectés. Les coureurs surdosés risquent de nombreuses lésions cellulaires (cirrhose, diabète, accidents cardiaques…).
Par ailleurs, l'EPO peut conduire à des embolies. Si elle est injectée trop rapidement, elle peut engendrer un syndrome grippal avec fièvre, frissons, douleurs musculaires…. Autant de symptômes ressentis par tous les coureurs d'une équipe cycliste lors d'une affaire pas ordinaire.

L'affaire PDM
Lors du tour de France 1992, en deux jours, tous les coureurs de l'équipe PDM abandonnent la compétition. Tous présentent les mêmes symptômes : fièvre, fatigue intense, troubles digestifs, fréquence cardiaque accélérée, douleurs dans les muscles et articulations. L'analyse sanguine montre un taux de globules blancs élevé. Elle laisse penser à une infection virale.
Dès le lendemain, les dirigeants de l'équipe tentent une explication puis d'autres. C'est tour à tour une climatisation défectueuse de l'hôtel puis une intoxication alimentaire dans un autre hôtel qui seraient à l'origine du mal. Problème, l'encadrement logé à la même enseigne n'est pas touché.
Le lendemain de la dernière tentative d'explication, ce n'est plus un virus qui est mis en cause mais une bactérie. 10 jours plus tard, les responsables seraient les boissons de course qui auraient été infectées par la salmonelle. Ceci expliquerait pourquoi seuls les coureurs ont été contaminés. Encore une semaine plus tard, les boissons sont innocentées. En effet, il faut à présent expliquer le fait que les coureurs n'aient pas subi de diarrhées. Nouveau coupable, une injection d'intralipides (solution à base de lipides destinée à reconstituer les stocks énergétiques) aurait été infectée car non tenue dans un endroit réfrigéré. Les explications s'arrêteront là.
Moins d'un mois après l'affaire, Erik Breukink, le leader de l'équipe, déclare que les coureurs ont été contraints de mentir.
En fait, deux explications beaucoup plus plausibles ont été avancées par d'autres médecins. La plus probable incrimine la prise d'EPO. En effet, l'ingestion massive d'EPO peut s'accompagner d'un syndrome grippal identique à celui observé sur les coureurs de l'équipe PDM.
A propos, il est indiqué sur la notice des Intralipides, que les flacons non entamés peuvent être conservés à température ambiante.

Même si ces péripéties rocambolesques peuvent prêter à sourire, ce qui suit est plus inquiétant.
Le début des années 90 est une véritable période d'essais pour les dopeurs à l'EPO. L'objectif de ces derniers est d'augmenter le plus possible les performances des sportifs. Pour ce faire, ils ne se soucient guère des doses recommandées en thérapeutique mais cherchent la quantité maximale de produit conduisant à l'objectif fixé. Le seul indicateur qui puisse les renseigner est alors la réaction du sportif. Schématiquement le protocole est le suivant : tant qu'il supporte, on double les doses. Selon les produits, ces pratiques peuvent conduire à injecter des quantités 100 voir 200 fois supérieures à celles recommandées par le corps médical. Evidemment, parfois tout ça dérape ; un peu, comme dans le cas de l'affaire PDM, ou beaucoup.
Au début des années 90, en un an et demi, environ 20 coureurs professionnels sont mystérieusement décédés. Les autopsies relevaient à chaque fois une grande viscosité du sang et la formation de caillots obstruant les artères… autant d'effets secondaires de l'EPO.

Actuellement, la prise d'EPO semble mieux maîtrisée. Peut être est-elle même déjà dépassée !

EPO et consœurs
Pourquoi se contenter de l'EPO quand on peut avoir mieux ?
C'est ce que doivent se dire les dopeurs. Or, ceux-ci disposent déjà d'hormones capables d'activer ou de seconder l'action de l'EPO. L'interleukine 3 par exemple est un facteur de croissance capable d'activer la production, par la moelle osseuse, des éléments figurés du sang (notamment globules blancs et rouges). Utilisé en mélange avec l'EPO, il donne des résultats très "prometteurs".
Autres substances dont les médias risquent de se faire l'écho dans quelques années, le facteur SCF (Stem Cell Factor). Ce dernier active la production des cellules souches (avant différenciation) de la moelle osseuse. De quoi donner un nouveau coup de fouet à la production de globules rouges. Selon le docteur Gérard Dine, qui est à l'origine du suivi longitudinal des sportifs français, ce produit est déjà utilisé dans le milieu sportif alors qu'il n'est pas encore commercialisé. Une fois encore, les dopeurs n'attendent pas de savoir, ils agissent.

EPO et après
A une époque où les instances sportives, politiques et judiciaires se battent pour savoir si elles doivent légaliser des tests sanguins anti-EPO quasiment inutiles, les chercheurs ont déjà trouvé des petits composés peptidiques capables de remplacer cette hormone.
Il y a déjà 5 ans de cela (1996), un article publié dans la revue Science faisait état de la mise au point d'une petite molécule très simple appelée EMP (Erythropoietin Mimetic Peptide) capable de plagier l'action de l'EPO. Cette molécule vient se placer sur les récepteurs spécifiques à cette hormone induisant les mêmes adaptations qu'elle (stimulation de la production de globules rouges). Le développement de ce produit est déjà lancé. Nul doute, qu'il arrivera bientôt dans les os des coureurs.
Parallèlement, de l'EPO nouvelle génération est à l'étude. Avec cette nouvelle molécule, plus besoin de trois prises par semaines ; une seule suffit. A cette cadence, pour qu'un sportif se fasse prendre aux contrôles, il faudrait vraiment qu'il le fasse exprès !

Puisque l'on est dans les produits d'avenir, faisons un tour du côté des PFC.

Les PFC
Les perfluorocarbones (PFC) sont des molécules complètement artificielles produites au départ pour des raisons industrielles (elles entrent notamment dans la composition du fréon qui servait au refroidissement des anciens réfrigérateurs). Ces composés ont la faculté de dissoudre l'oxygène et de la relarguer à volonté.
Dans l'organisme, l'oxygène est transporté à près de 98% en liaison avec l'hémoglobine contenue dans les globules rouges. Les 2% restant sont dissous directement dans le liquide. Bien que peu important en quantité, cet oxygène dissolu occupe un rôle physiologique important dans la mesure où il est très rapidement disponible pour les muscles.
En augmentant la quantité d'oxygène dissous, les PFC pourraient jouer un rôle non négligeable pour la réussite en endurance.
Le problème que doivent actuellement résoudre les dopeurs consiste à obtenir des émulsions stables et stériles pour l'organisme.
Les risques peuvent être de type infections ou mécaniques (embolie gazeuse = obstruction des vaisseaux sanguins par des bulles de gaz).

Avec les PFC et autres EMP, nous sommes déjà dans un présent à venir. D'autres techniques nous font basculer dans la dope du 21ème siècle (page suivante)

 

 



___________________________________________________________________________________________________________________________

  genetique       coureuse